En juin dernier j’ai eu l’honneur de découvrir la rentrée littéraire des éditions Stock lors d’un apéro littéraire à Paris. Parmi les œuvres présentées je commence aujourd’hui par vous dévoiler « Gabriële », un de mes préférés, un roman écrit à quatre mains par les auteures Anne et Claire Berest. Ce roman biographique est un hommage à Gabriële Buffet-Picabia, une musicienne, peintre et écrivaine. Bien plus que l’histoire de leur ancêtre, les soeurs Berest retracent dans « Gabriële » le parcours hors norme de cette femme avant-gardiste et féministe avant l’heure.

Gabriële Buffet, le fabuleux destin d’une femme d’exception

Ce qui frappe dès le début du récit c’est la personnalité singulière de Gabriële Buffet. Indépendante et déterminée, Gabriële possède des traits de personnalité pour le moins hors du commun pour une femme du début du XXe siècle. Ainsi, en 1898, après un travail acharné et une audace inouïe pour son époque, elle est reçue haut la main au concours d’entrée à la Schola Cantorum dans la classe de composition (la section la plus prestigieuse de l’école), laquelle n’avait encore jamais admis en son sein une femme. Cette première entorse à la norme n’est pourtant qu’un prélude à toutes les « anomalies » qui jalonneront le parcours de vie de Gabriële.  Anomalie encore lorsque à 27 ans, cette jeune femme « ni belle ni laide », toujours pas mariée, décide de partir à Berlin pour terminer ses études de musique. Seule dans la capitale berlinoise, une ville qu’elle ne connaît pas, et avec 50 marks en poche, Gabriële ne ressent pourtant aucune peur. Bien au contraire, la vie à Berlin la stimule plus que jamais, une carrière de compositrice semble se profiler à l’horizon. Mais ce n’est sans compter sur une rencontre déterminante, par une belle journée d’automne, en 1908…

Au mois de septembre de cette année, alors qu’elle passe des vacances dans la maison familiale versaillaise, Gabriële va faire la rencontre de celui qui va devenir l’homme de sa vie. Il s’agit de  Francis Picabia, peintre alors reconnu pour ses œuvres impressionnistes. La première rencontre de ces jeunes gens ne présage en rien une idylle future. Mais après un timide temps d’apprivoisement, l’association Buffet/Picabia va s’imposer de force, se sceller à jamais. Ainsi, Gabriële succombe et renonce à sa vie berlinoise pour suivre cet artiste monstrueux dans son atelier de Montmartre. De son côté, Picabia est hypnotisé par l’intelligence de sa future femme. Lui, le coureur de jupons invétéré, va trouver en Gabriële la femme, l’unique.  Tout au long du récit nous suivrons les aventures de Gabriële, aux côtés de son époux, aux quatre coins du monde, de Paris à Barcelone, en passant par l’Angleterre, Cuba et les Etats-Unis, entre autres.

Mon avis sur Gabriële

Femme inspirante et effacée, Gabriële a su marquer, discrètement mais sûrement, l’histoire de l’art ainsi que la vie des personnes qu’elle a côtoyé. Nul doute qu’au travers de ce livre son esprit marquera également le lecteur qui découvrirait le destin de cette femme extraordinaire. Tel a été mon cas, dès les premières pages je me suis exclamée : quelle femme ! Son parcours atypique, sa détermination, son intelligence, sa façon de penser, etc… tout, au premier abord, m’a plu en cette femme ! Polyglotte, voyageuse, indépendante et cultivée, Gabriële est pour moi un modèle de réussite intellectuelle. En outre, son côté un peu bohème m’a tout particulièrement attiré. On la décrit ainsi comme suit :

« Gabriële possède cette capacité à vivre chaque journée comme une potentielle aventure. Ne jamais savoir précisément avec qui on dînera le soir ou dans quelle ville on se couchera à la nuit tombée, ou qui l’on épousera sur une ivresse » (p. 208)

En avance sur son temps, Gabriële expérimente par ailleurs une liberté inédite pour la Belle Epoque. Elle s’affranchit ainsi des conventions sociale et bourgeoises qui étouffent son milieu. Gabriële brille en outre par son intelligence. Ainsi, grâce à son « cerveau érotique », Gabriële exerce sur les hommes qu’elle rencontre un fort pouvoir d’attraction intellectuelle.

Au-delà du parcours peu commun du personnage principal, j’ai par ailleurs apprécié le côté documentaire de ce récit. En ouvrant ce livre on fait une plongée dans l’Histoire, plus particulièrement dans la Belle-Epoque. On découvre ainsi le mode de vie de l’intelligentsia parisienne du début du XXe siècle. On y côtoie des personnalités telles que Guillaume Appolinaire, Marcel Duchamp, ou encore, furtivement, Marie Laurencin et Elsa Schiaparelli, entre autres.

Pour conclure, j’ai beaucoup apprécié ce récit qui est un superbe hommage à l’arrière-grand-mère des auteures. Il reste néanmoins quelques ombres au tableau. Car aussi extraordinaire qu’a pu être la vie de Gabriële Buffet, l’on peut toutefois ressentir une certaine gêne vis-à-vis de ses relations familiales (qui elles aussi sont peu communes après tout). Les sœurs Berest sont les premières à l’admettre :

« La relation des Picabia à leurs enfants est un mystère. (…) Ce sont de gentils fardeaux, des bagages trop lourds, incommodes pour qui aime voyager léger – et qu’on fait porter par des employés, en échange d’un billet. » (p.207)

Ainsi, ce récit est avant tout une histoire de famille, une part intime de la famille des sœurs Berest. Aussi, ce livre nous dévoile avec pudeur l’histoire fascinante d’une femme qui a toujours eu à cœur de s’effacer jusqu’à devenir invisible dans sa propre famille.

 

Claire et Anne Berest lors de la présentation de « Gabriële » (Paris, juin 2017)

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Ouvrage :  « Gabriële », d’Anne et Claire Berest, 450p
Editeur : éditions Stock – collection La Bleue 
Genre : Roman biographique
Parution : 23 août 2017
Prix : 21,50€
A déguster avec : un gin tonic
En écoutant : « Clair de Lune » de Claude Debussy
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