Âge moyen du premier emploi, tour de taille moyen d’une femme, note moyenne d’un salarié, moyenne générale d’une classe donnée, indice de masse corporelle, etc….

Si vous avez, ne serait-ce qu’une fois dans votre vie, confronté votre vécu à des statistiques semblables c’est que vous êtes moyennistes. Ce mot barbare, que même le correcteur automatique ne reconnaît pas, désigne une tendance à prendre la moyenne comme l’étalon de mesure de nos comportements, de nos expériences ou encore de nos traits physiques ou de nos capacités intellectuelles. Selon cet indice nous sommes ainsi soit dans la moyenne soit hors norme – ce qui peut être péjoratif ou mélioratif. Qui ne l’est pas me diriez-vous. Qui donc n’a jamais comparé son vécu à des statistiques afin de se positionner ?

Si le fait de se comparer à une donnée chiffrée est devenu banal pour évaluer certains aspects de nos vies cela ne veut pas forcément dire qu’il s’agit d’une pratique souhaitable, ni même que cette pratique soit universelle et historique. C’est là tout le nœud de l’affaire puisque cet étalon de mesure, qui n’a rien de naturel, est une transposition d’un modèle de raisonnement scientifique aux sciences sociales.

Dans « La tyrannie de la norme », Todd Rose, directeur du laboratoire pour la science de l’individu à Harvard, revient sur ce mythe de « l’homme moyen » afin de le déconstruire. Et le moins que l’on puisse dire c’est que la genèse de l’histoire de ce mythe est déconcertante.

 

Au commencement de la tyrannie de la norme : la construction de l’homme moyen

C’est au XIXe siècle que la moyenne, comme étalon de mesure, fut inventée par deux scientifiques Européens. C’est le scientifique belge Adolphe Quetelet qui a en premier convenu que la moyenne devait représenter la base scientifique permettant de comprendre les gens. Pour construire sa théorie il n’a pas cherché bien loin : ce mathématicien de formation s’est tout simplement inspiré des mathématiques de l’astronomie pour dégager des règles sociales. Selon cette règle mathématique appliquée à l’astronomie, telle que démontrée par Carl Gauss, « une mesure moyenne était aussi proche de la valeur réelle d’une mesure (comme celle de la vitesse réelle de Saturne) qu’il était possible d’espérer » (p.43). Ainsi, la valeur moyenne représentait un idéal. Appliquée aux personnes, cette théorie reconnaissait l’homme moyen comme « la perfection incarnée, un idéal auquel la Nature aspirait, sans Erreur. » (p.44). De ce raisonnement Quetelet nous a laissé en héritage, entre autres, le fameux Indice de Masse Corporelle (IMC), connu également sous le nom d’Indice Quetelet.

Peu de temps après lui, Francis Galton, lui aussi mathématicien mais de nationalité anglaise, s’associera à cette théorie. Néanmoins, la divergence de point de vue se manifeste quant à la perception finale de l’individu moyen. Si pour Quetelet l’homme moyen est célébré, à l’inverse, pour Galton « être moyen était être médiocre, grossier, et quelconque. » (p.50). Sans entrer dans les détails du raisonnement de Galton, il faut retenir ici que c’est à ce dernier que l’on doit l’idée selon laquelle on peut distinguer les gens en fonction de compétences allant de « faibles » à élevées ».

Loin de s’évincer, ces deux conceptions de la moyenne cohabitent et influencent nos institutions (travail, école, politique), ainsi que nos vies. Sans nous en rendre compte « nous éprouvons tous la contrainte de nous élever le plus possible au-dessus de la moyenne » (héritage de Galton), et en même temps nous considérons comme inférieurs tout ce qui n’en feraient pas partie, notamment à l’école, (héritage de Quetelet).

Si des voix s’élèvent aujourd’hui pour pointer du doigts les effets pervers de la standardisation de nos sociétés, le vrai paradoxe du « mythe de l’homme moyen » réside dans le fait que, en dépit de ces travers constatés, nous sommes malgré tout incapables de remettre en cause ce système de pensée.

Mon avis sur « La tyrannie de la norme » de Todd Rose

Au début de ma lecture j’ai été troublée par toutes les découvertes que j’ai pu faire et je n’en revenais pas de l’étendue des dommages causés par une théorie dont la vocation première était uniquement de s’adresser à l’astronomie. Puis, au fil de ma lecture, au fur et à mesure que l’on avance, j’ai été convaincu par les solutions proposées et de la nécessité de déconstruire ce mythe.

A mi-chemin entre l’essai et le développement personnel « La tyrannie de la norme » de Todd Rose est un livre qui nous ouvre les yeux sur les effets néfastes de la moyenne dans nos vies et dans nos sociétés. Loin de faire uniquement l’inventaire et l’historique des maux engendrés par l’avènement de la moyenne, Todd Rose propose également des solutions concrètes pour accorder plus de valeur à l’individualité. Que ce soit dans nos institutions sociales (entreprise, école, université, travail, politique, santé) ou dans nos propres vies, pour Todd Rose les principes de l’individualité nous permettent d’être plus en phase avec la réalité de nos besoins; ils contribuent ainsi à la réussite de nos objectifs.

L’idée centrale de cet essai est ainsi de nous faire prendre conscience que l’homme moyen n’existe pas. Les exemples ne manquent et la diversités de ceux-ci prouvent ô combien cette théorie de l’homme moyen a infesté toutes les strates de la société. L’on trouve ainsi des exemples en psychologie (avec une opposition entre les psychologues adeptes de la théorie des traits de la personnalité et les psychologues situationnistes), dans le monde du travail, dans l’éducation, dans les familles, dans les choix de vie, la beauté, la mode, l’armée, etc…

« La tyrannie de la norme » est ainsi un essai captivant qui nous aide à prendre conscience de nos préjugés tout en donnant des solutions pour nous libérer de la tyrannie du moyennisme.

« Notre croyance commune dans les parcours de réalisation classiques nous oblige à comparer l’évolution de notre vie à ces références fondées sur la moyenne. (…) Si notre enfant commence à ramper plus tard que la normale ou si notre ancien camarade de classe devient directeur de marketing avant l’âge prévu, nous avons l’impression d’être en retard. » p. 168-169

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« Karl Marx épousa les idées de Quetelet pour élaborer sa théorie économique du communisme, annonçant que l’homme moyen prouvait l’existence du déterminisme historique » p.47

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« Les tests qui nous évaluent sur la base d’un ensemble de traits sont prisés parce qu’ils satisfont notre conviction profonde que nous pouvons pénétrer au cœur de la « véritable » identité d’une personne en connaissant les traits qui définissent l’essence de sa personnalité. p. 139   Or,  « selon les mathématiciens de la corrélation, (…) vos traits de personnalité expliquent 9% de votre comportement » p.140.

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Ouvrage :  « La tyrannie de la norme », par Todd Rose, 304 pages (titre original : The end of average)
Traducteur : Christine RIMOLDY
Editeur : Belfond 
Genre : Essai
Parution : 2 février 2017
Prix : 19€