Titre et auteur : Mémoire de fille, d’Annie Ernaux

Edition : Gallimard, paru le 1er avril 2016.

Note : 3/5

Quatrième de couverture : «J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue.»

Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années.
S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’hui.

Avis : Au premier abord,  Mémoire de fille se veut être un récit autobiographie de la narratrice, Annie Ernaux. En réalité, la frontière est bien plus subtile, la distance que la femme écrivain met entre la fille de  l’été 58, comme elle l’aime l’appeler, et elle-même, est telle que l’on doit considérer l’histoire comme une auto-fiction. Ainsi, c’est l’histoire de Annie D., qui nous est ici contée. Annie Ernaux n’est plus Annie D. Il y a un avant et un après, aussi bien dans la vie de la jeune fille que dans la narration. L’avant, c’est le fameux été 58. Le récit est cru, les mots tranchent comme un couteau suisse. Était-on obligé d’aller aussi loin dans le récit de ce qui relève de l’intime ? J’ai néanmoins apprécié sa façon de décrire sans complaisance la fille qu’elle a été, en pointant aussi bien ses défauts physiques que ses qualités objectives. Puis il y a « l’après », la suite de la vie de cette jeune fille devenue femme. Cette deuxième partie est bien plus agréable, plus doux, presque poétique, et moins cru surtout. C’est cette dernière partie qui m’a fait terminer le livre sur une note positive. J’ai eu en effet beaucoup de mal sur le thème abordé.

Au-delà du thème principal du roman (qu’on aime ou qu’on n’aime pas), Annie Ernaux nous présente ici un récit intéressant aussi bien d’un point de vue sociologique que d’un point de vue de l’écriture. Comme toujours, Annie Ernaux est un modèle d’écriture dont la comparaison générale avec Proust est justifiée. S’agissant du côté sociologique, ce livre nous replace dans le contexte d’avant 1968, où le poids des conventions sociales et des règles qui dictent la conduite à tenir dans les relations filles/garçons sont bien plus oppressants qu’à leur actuelle. Néanmoins, force est de constater que même en 2016 – malheureusement – le sexe dit faible n’est pas encore totalement libéré du joug du « qu’en dira-t-on » dans le choix de son intimité.

« Piège historique de l’écriture de soi : cette liste qui a longtemps matérialisé mon « inconduite » – mot lui-même déjà historique – me paraît en 2015, sinon courte, du moins nullement scandaleuse. Pour rendre sensible aujourd’hui l’opprobre jeté sur la fille de S., il me faut mettre en face une autre liste, celle des railleries grasses, des quolibets, des insultes déguisées en mots d’esprit, par lesquels le groupe des moniteurs l’a constituée en objet de mépris et de dérision. (p. 62) »

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Mémoire de fille, Annie Ernaux

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